• Souhaitez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je suis Judith Dehail, maîtresse de conférence à l’Université d’Aix-Marseille. Je suis responsable du secteur médiation culturelle des arts, du Master et de la Licence professionnelle métiers de la médiation par des approches artistiques et culturelles et conjointement, chercheuse en arts.
• Qu’est-ce qui vous a conduit vers ce parcours académique ?
Le mémoire en master était déjà un exercice qui m’avait attiré. Ma directrice de mémoire à cette époque-là m’avait encouragée à continuer en thèse. Le travail de recherche que j’avais mené pendant ce master 1, en année d’études à l’étranger à Berkeley, dans des conditions exceptionnelles, m’avait beaucoup plu. Quand on m’a indiqué que c’était une possibilité pour moi, j’ai eu envie de la saisir. Après une année de stage dans des musées en Allemagne, j’ai alors commencé mon doctorat.
• Pourquoi avoir choisi l’Allemagne particulièrement pour cette année de stage ?
À l’origine, pour des raisons personnelles. J’étais en couple avec un Allemand. L’opportunité de vivre à Berlin s’est présentée et bien que des choix personnels motivaient cette décision, cela m’a permis d’activer un réseau de personnes que je connaissais déjà sur place, rencontrées dans le cadre de mes études (pour le mémoire de master 2 qui était déjà sur des musées d’instruments de musique). J’ai commencé à travailler à la rédaction de mon mémoire là-bas et à faire des stages dans des musées sur les instruments de musique.
• Qu’est-ce que cela a signifié pour vous de prendre la direction du Master de médiation culturelle des arts il y a deux ans ?
C’est un travail intéressant. J’étais déjà responsable de la licence, mais aujourd’hui j’ai repris ce master en période d’accréditation. Cela signifie que nous travaillons à la refonte de la maquette des cours. Il y a d’abord une évaluation qui est faite par le haut comité de l’évaluation de la recherche scientifique et ensuite nous proposons une nouvelle version de la maquette de cours. Être enseignante-chercheuse et en charge du master, me permet de traduire en termes de cours, ce que j’observe dans ma recherche et mon parcours, notamment dans le champs de la médiation culturelle.
• Quels sont les changements majeurs que vous avez opérés entre la plaquette de cette année et la plaquette de l’année prochaine ?
Les droits des médiateur.rice.s et les liens entre recherche en médiation, médiation critique et l’enseignement vont être traités de manière plus évidente. Nous avons pour volonté d’affirmer la dimension recherche de ce parcours, tout en ne perdant pas la dimension professionnalisante. Il est ressorti de discussions avec des personnes sur le terrain, l’importance d’avoir connaissance des questions des droits ou des formes d’engagement collectif qui existent. Nous sommes notamment en lien avec le réseau BLA (association nationale des professionnel.les de la médiation en art contemporain), afin qu’ils interviennent dans le master. L’archivage ou la question de la propriété intellectuelle des outils de médiation, surtout en art contemporain sont de plus en plus discutés. Bien que cela reste de la recherche, puisque pas grand chose n’est proposé pour l’instant. Nous allons également proposer des enseignements de langue plus axés sur l’art, qui permettront de croiser les parcours. Nous réfléchissons à un espace pour les étudiant.e.s, afin qu’ils montent eux-mêmes des manifestations scientifiques ou des rencontres professionnelles. Cela permettrait aux étudiant.es de se former à mener un débat, à modérer une discussion. La volonté est aussi d’initier à la recherche nécessaire en amont pour organiser ces manifestations. Grâce à cela, les étudiant.es pourraient voir si la recherche leur plaît. Les droits culturels, par ailleurs, vont désormais être inscrits réellement dans la maquette. Nous essayons de retranscrire en termes de cours et d’outils, ce qui peut former les futur.es professionnel.les. Les outils numériques, de la même manière, sont un sujet que nous discutons. Toutes ces modifications sont le fruit d’échanges avec des professionnels du champs, qui s’interrogent sur des questions de fond, de définition et du rôle de la médiation dans les institutions. Ils me permettent d’identifier ce qui peut être utile à la maquette.
• Cela m’évoque ce que vous avez amené par les séminaires REMED, en particulier la médiation critique discutée pendant ces rendez-vous. Pourriez-vous nous présenter ce projet en quelques mots ?
Le projet REMED a commencé en 2023. Il aurait dû commencer un an avant mais j’ai demandé aux financeurs de repousser d’un an, puisque je reprenais le secteur médiation culturelle et le master, au pied levé en octobre 2022. J’ai donc déposé ce projet fin 2021 et cela a mis du temps jusqu’à ce que ce projet soit validé. Je l’ai écrit à la suite de plusieurs constats, de lectures, de rencontres et d’envies que j’avais. Les travaux de Carmen Mörscj en Allemagne ont été importants pour moi. La médiation critique est un courant qui prend de plus en plus. Il a émergé en Suisse et se développe maintenant en Allemagne, en Angleterre… Nora Sternfeld, à Helsinki, dont j’ai eu l’occasion de découvrir les travaux grâce à une collaboration avec l’équipe de médiation de Manifesta 13, m’intéresse beaucoup à ce sujet. Manifesta 13 est une biennale d’art contemporain qui a permis à des discussions d’émerger et m’a donné envie de travailler sur les sujets des récits minorisés au musée, en se saisissant des outils de médiation.
• Pourquoi avez-vous fait le choix des musées ?
Je suis muséologue à l’origine. Ce domaine est donc celui qui m’intéressait, que je connaissais bien et qui me permettait d’avoir un prisme d’analyse pour ensuite élargir l’application des résultats. On compare aussi avec les transformations dans les musées de société, d’ethnographie, suite à des critiques fondamentales, et comment cela se trouve aussi visible dans les musées d’art. Le projet REMED traite de la place des récits minorisés au musée ou dans les institutions muséales. Pas seulement du point de vue de l’exposition mais bien aussi sur la fabrique des discours. Beaucoup de musées abordent la question dans leur exposition, sans s’interroger sur ce qui se passe au sein de la structure même. Il s’agit de s’interroger de manière fondamentale sur qui prend la parole et la donne, soit d’’une forme de minorisation de certains savoirs et discours. Nous ne devons pas seulement traiter le symptôme mais s’attaquer à la manière dont nous travaillons et dont nous, acteur.rice.s et universitaires, sommes traversés par ces représentations et ces hiérarchies. Nous reproduisons parfois sans savoir ces schémas, parce que nous sommes enfermés dans des pratiques de travail très segmentées. Cela se remarque notamment entre la médiation et la création.
• Comment traduisez-vous cela dans votre enseignement ? Comment le mettez-vous en pratique ?
Je pense aussi aux outils d’intelligence collective que vous mettez souvent en place. Comment réfléchissez-vous à la manière dont vous menez vos cours avec les étudiant.es ? En lien avec REMED aussi, pour rebondir sur votre question : chaque séminaire qui ont lieu jusqu’à la fin du projet en 2025, sont suivis d’un atelier fermé au public et ouvert à des professionnels en médiation, curation et des artistes. Ces ateliers mobilisent les outils de l’intelligence collective pour travailler sur ces questions de collaboration. Concernant les cours, Art et sociétés (que nous avons eu ensemble) est celui où j’ai eu le plus l’occasion de travailler sur des sujets qui concernent vraiment ma recherche. Jusqu’à présent, le service d’enseignement qui m’avait été attribué ne correspondait pas nécessairement à ma spécialité. La conséquence heureuse de cette nouvelle maquette est que je vais pouvoir développer un enseignement plus proche du savoir critique de la médiation et tester ces recherches. Je ne conçois pas séparément recherche et enseignement, en particulier en master, car les masters sont adossés à un laboratoire. Il y a cette double vocation de former les étudiant.es à la recherche et à une insertion dans le domaine de la médiation. Il s’agit d’être capable de mettre en lien des savoir-faire, des pratiques pratiques professionnelles existantes et celles qu’il faut mettre à l’œuvre quand on se rend compte que les précédentes ont leurs limites. Faire le lien entre une pratique de recherche et d’enseignement est ce qu’il y a de super dans le métier d’enseignant-chercheur. J’ai donc certains cours dans lesquels j’utilise des techniques d’intelligence collective, par exemple en méthodologie de la recherche, mais aussi dans les thématiques du cours. À mon sens il s’agit d’un enrichissement mutuelle, l’enseignement me permet de garder un pied dans l’actualité et de voir comment mes réflexions résonnent avec les étudiant.es. Les enseignants vieillissent mais les étudiant.e.s ont le même âge chaque année. Cela permet d’avoir une recherche qui fait sens, qui est en prise directe avec ce qui se passe dans le monde, qui a un ancrage politique. En ce sens, le lien avec les étudiant.es est essentiel. Si ça ne résonne pas avec la classe, je dois me questionner. J’ai tiré cela de mon enseignement en Allemagne, l’importance de la discussion et de la participation. Tout comme l’intérêt de connaître avant le cours les textes qui seront discutés. Je souhaiterais d’ailleurs amener le principe de classe inversée, qui permet aux étudiant.e.s de faire cours.
• Vous est-il déjà arrivé, lors de vos cours, de rencontrer des réticences de la part du corps enseignant ou encore des enseignantes, quant au corpus de texte que vous proposiez ou aux méthodes que vous employiez ?
Ces deux dernières années, je n’ai pas eu l’impression qu’il s’agissait de quelque chose que les étudiant.es découvraient. Ils/elles l’ont découvert par d’autres canaux, qui les intéressent et qui résonnent donc avec des connaissances qu’ils/elles ont déjà. Les cours deviennent un espace qui prolonge quelque chose, qui a démarré ailleurs, dans d’autres pratiques. Pour moi, c’est super intéressant et positif que le cours soit aussi un espace de discussion de choses qui les concernent directement. C’était moins le cas auparavant. J’enseigne depuis six ans et les choses ont évolué. J’ai assisté à des découvertes et des chamboulements au sein des promotions précédentes. Je me souviens d’une étudiante qui était frappée par ce qu’elle découvrait. Elle avait l’impression d’avoir développé un regard, qu’elle appliquait désormais sur tout, sans retour en arrière possible. C’était à la fois intéressant et difficile. L’université est avant tout un espace qui forme des esprit critiques, à la capacité à se positionner dans le monde, politiquement aussi. Notre rôle est de donner ces outils. Concernant les collègues, il ne s’agit pas tant de désaccords que des désintérêts. Nous ne sommes pas toujours toustes intéressé.es par les mêmes choses, auquel cas nous ne nous soutenons pas dans ce que nous entreprenons ou nous ne travaillons pas ensemble. Nous choisissons aussi les collaborations de recherche en fonction de ces affinités là, mais cela reste tout de même un métier dans lequel nous demeurons assez libres. Nous pouvons exprimer les choses, tant qu’il ne s’agit pas d’opinions et qu’elles sont argumentées de façon scientifique. C’est ce qui compte. Nous ne sommes pas là pour asséner des opinions et obliger tout le monde à penser comme nous. Les étudiant.e.s ont la possibilité de penser différemment et de l’argumenter.
• Auriez-vous des lieux, des adresses à Marseille qui vous tiennent à coeur et que vous souhaiteriez transmettre aux étudiant.es du master en devenir ?
Je pense à La Friche, au théâtre de l’Oeuvre, à l’arcade à La Plaine. Mais Marseille, plus que des grandes institutions que j’apprécie par ailleurs (Mucem, le MAC, le FRAC…), a pour spécificité son approche d’arpentage du territoire (comme Prosper Wanner le propose avec les balades d’Hôtel du Nord ou les balades des guides, qui cherchent à mettre en valeur le patrimoine des quartiers nords de la ville par exemple). Les balades urbaines semblent se développer particulièrement à Marseille. Des petites structures et des petites salles se trouvent partout dans la ville. On trouve également beaucoup de librairies indépendantes, comme l’Hydre aux milles têtes. Lorsque je suis arrivée en 2018, il était très dur de savoir ce qui se passait, sans connaître le réseau. Cela passait beaucoup par le bouche à oreille. Cela s’améliore avec le temps mais les informations sont plus difficilement centralisées qu’à Paris. L’agenda culturel est moins officialisé mais c’est aussi quelque chose que j’apprécie.
Portrait fait par Lou Morice
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